INFIRMIÈRES PRATICIENNES SPÉCIALISÉES AU QUÉBEC 

Tel que décrit dans l’historique de l’infirmière praticienne au Canada, on a pu retrouver, au Québec, au début des années 70, des programmes de formation pour une pratique infirmière élargie1. Par la suite, sans titre légal et champ de pratique bien établi, ces infirmières ont essentiellement exercé dans le grand Nord québécois où la présence médicale était manquante. Ces infirmières devaient donc avoir un maximum d’autonomie, de débrouillardise et de connaissances pour répondre à des problèmes de santé divers, avec un soutien médical souvent à des centaines de kilomètres de leur lieu de pratique.  

Par la suite, c’est seulement dans les années 90 qu’on a vu réapparaitre pour la première fois un nouveau rôle de pratique infirmière avancée, avec un projet pilote implanté en 1994 en néonatalogie à l’hôpital de Montréal pour enfants et au CHU Ste-Justine2. Tel que chez nos homologues ontariens quelques années plutôt, ces nouvelles infirmières praticiennes en néonatalogie assumaient des fonctions qui normalement étaient réservées aux médecins. 

L’année 2000 marque le début des travaux pour l’instauration du rôle de l’infirmière praticienne au Québec. Contrairement à ce qu’on peut voir dans les autres provinces canadiennes et dans les autres pays, le Québec développe le rôle immédiatement en spécialité dès le début de la formation, comparativement à une formation plus générale où l’infirmière praticienne a le loisir de se spécialiser durant sa pratique. Pour ce faire, au Québec, ces infirmières porteront le titre d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS). Avec la population vieillissante, de plus en plus de personnes sont atteintes de maladies chroniques et de comorbidités2. Le nombre d’hospitalisation en hausse, la diminution de la place dans les hôpitaux et la chute du nombre d’effectifs médicaux ont ouverts les discussions pour le développement du rôle de l’IPS. La pertinence de la création du rôle de l’IPS s’inscrivait également dans le désir de l’évolution de la pratique infirmière avancée au Québec ainsi que dans le besoin de réglementer les projets pilotes en cours en néonatalogie3.  Ce déploiement d’IPS était également soutenu par l’Ordre des Infirmières et Infirmiers du Québec (OIIQ) et différentes associations médicales en cardiologie et en néphrologie2. Les objectifs étaient d’une part augmenter l’accessibilité au système de santé et augmenter la qualité et la continuité des soins, et d’autre part diminuer les coûts du système de santé. Trois spécialités en ressortent, soit la cardiologie, la néonatalogie et la néphrologie.

À l’automne 2002, le premier programme de formation universitaire débute à l’Université de Montréal en cardiologie et en néphrologie. À l’hiver 2003, l’Université Laval en fait de même. La législation entourant le champ de pratique des IPS est venue au même moment avec l’adoption de la loi 90, modifiant l’article 36 et ajoutant l’article 36.1 qui permettait aux infirmières de faire cinq actes supplémentaires normalement réservés aux médecins. Le tableau suivant montre les actes délégués aux IPS par la loi 90, entré en vigueur le 30 janvier 2003, et quelques exemples de ceux-ci. 

TABLEAU 2 – ACTIVITÉS MÉDICALES DÉLÉGUÉES DE LA LOI 90, ARTICLE 36.1

Activités médicales déléguées  

Exemples

Prescrire des examens diagnostics

Formule sanguine complète, bilan lipidique, coagulogramme, ECG, radiographie, échographie

Utiliser des techniques diagnostiques invasives ou présentant des risques de préjudice

Ponction artérielle, ponction lombaire, ponction vésicale

Prescrire des médicaments et d’autres substances

Antihypertenseurs, hypolipidémiants, antibiotiques, pompes aérosols, vitamines, anticoagulants, anticonvulsivants   

Prescrire des traitements médicaux

Modification des traitements de dialyse, sonde gastrique ou urinaire, transfusions sanguines, stimulateur cardiaque épicardique, tube rectal

Utiliser des techniques ou appliquer des traitements médicaux, invasifs ou présentant des risques de préjudice

Intubation ou extubation endotrachéale, installation et retrait d’un drain thoracique, ponction pleurale, cardioversion et défibrillation, retrait des fils de cardiostimulation temporaire

Source: Adaptation à partir des références 2 et 4

La même année, soit 2003, le gouvernement provincial, dans le but de soutenir le déploiement des IPS, annonce qu’un budget de 9 millions de dollar sera consacré à la création de 75 postes dans les trois spécialités choisies. De ce budget, une partie est consacrée à des bourses d’études pour les candidates IPS pour les soutenir pendant leur formation.

L’adoption des lignes directrices conjointe entre le Collège des Médecins du Québec (CMQ) et l’OIIQ pour encadrer le rôle de l’IPS se fait le 24 novembre 2005 pour ces trois spécialités. Ces lignes directrices découlent de cinq règlements assurant l’encadrement juridique de la pratique des IPS au Québec. L’objectif de ces règlements est : 1) d’habiliter les IPS à pratiquer les activités médicales propres à leur spécialité (Règlement sur les activités visées à l’article 31 de la Loi médicale qui peuvent être exercées par de classes de personnes autres que des médecins), 2) de définir les conditions de délivrance du certificat de spécialiste (Règlement sur les classes de spécialités de l’OIIQ pour l’exercice des activités visées à l’article 36.1 de la Loi sur les infirmières et les infirmiers), 3) d’examiner la qualité de la formation de l’IPS (Règlement sur les comités de la formation de l’OIIQ), 4) d’officialiser sa fonction de prescripteur (Règlement modifiant le Règlement sur la modalités de ventes des médicaments) et 5) de délivrer les diplômes d’admissibilité à l’examen de certification (Règlement modifiant le Règlement sur les diplômes délivrés par les établissements d’enseignement désignés qui donnent droit aux certificats de spécialistes des ordres professionnels). La  même année, l’Association des Infirmières Praticiennes Spécialisées du Québec (AIPSQ) est créée.

L’année 2006 est une année déterminante par la tenue du premier examen de certification pour les spécialités de cardiologie, néonatalogie et néphrologie. Dix-sept (17) IPS dans cette première cohorte réussissent l’examen. De plus, les premiers travaux pour la création du rôle de l’infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne ont été amorcés par un comité conjoint consultatif paritaire de l’OIIQ et du CMQ. Ce comité avait pour mandat de faire des recommandations aux deux bureaux respectifs quant aux lieux de pratique, aux modalités de partenariat avec les médecins omnipraticiens et à la portée des activités médicales que pourraient exercer les IPS en soins de première ligne. Le comité devait aussi se pencher sur la formation académique, incluant les stages cliniques nécessaires pour que ces infirmières puissent exercer en première ligne. Les discussions avec le CMQ font suite à des travaux menés par un groupe de travail de l’OIIQ et de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec qui ont permis d’examiner ensemble un modèle de collaboration médecin omnipraticien – infirmière praticienne spécialisée pour améliorer l’accessibilité aux soins de santé et le suivi des clientèles présentant un ou des problème(s) de santé chronique(s).

Le premier programme de formation pour les IPS en soins de première ligne débute donc à l’automne 2007 à l’Université de Montréal et à l’Université Laval. L’adoption des lignes directrices pour les IPS en soins de première ligne se fait en 2008, avec une mise en jour en 2013 et le premier examen de certification se tient en 2009. À l’heure actuelle, plusieurs universités offrent le programme de formation en soins de première ligne (se référer à la section « formation » de « l’infirmière praticienne spécialisée »).

En 2010, le gouvernement provincial annonce le déploiement de 500 IPS en soins de première ligne dans les cinq années suivantes avec un financement approprié.

L’implantation du rôle de l’infirmière praticienne spécialisée à travers le Québec que ce soit en cardiologie, néonatalogie, néphrologie ou soins de première ligne se fait graduellement mais permet le développement d’une belle pratique de soins avancées pour les infirmières désirant faire évoluer leur rôle et acquérir davantage de connaissances. Les meilleures juges de cette avancée de la pratique infirmière seront les patients qui pourront bénéficier d’une meilleure accessibilité aux soins et d’une qualité de soins digne de ce qui a toujours été le fondement des infirmières : la vocation de soigner.

Références

  1. Kaasalainen, S., Martin-Misener, R., Kilpatrick, K., Harbman, P., Bryant-Lukosius, D., Donald, F., Carter, N. &  DiCenso, A. (2010). A Historical Overview of the Development of Advanced Practice Nursing Roles in Canada. Nursing Leadership, 23(Special Issue); 35-60. Extrait le 14 mars 2015 de l’adresse http://www.longwoods.com/content/22268
  2. Allard, M. & Durand, S. (2006). L’infirmière praticienne spécialisée : un nouveau rôle de pratique infirmière avancée au Québec. Perspective infirmière, mai/juin, 10-16. Extrait le 15 mars 2014 de l’adresse http://www.anfiide-gic-repasi.com/wp-content/uploads/2014/07/Infirmiere-praticienne-sp%C3%A9cialis%C3%A9e-Quebec-perspective_infirmiere_2006_10_16.pdf
  3. Durand, S. (2006). L’infirmière praticienne spécialisée : une pratique infirmière avancée en émergence au Québec. Conférence donnée par Suzanne Durand inf., MSc. dans le cadre des activités scientifiques du GRÉAS 1, le 24 mai 2006 à la Direction de santé publique de Montréal. Extrait le 15 mars 2015 de l’adresse http://www.greas.ca/publication/pdf/suzannedurand.pd
  4. Assemblée Nationale. (2002). Projet de loi no 90 : Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé; article 36.1. Québec : Auteur. Extrait le 13 mars 2015 de l’adresse http://www.ooaq.qc.ca/ordre/lois-reglements/doc-lois/loi-90.pd
  5. Association des infirmières et infirmiers du Canada/Canadian Nurses Association. (2005). The Regulation and Supply of Nurse Practitioners in Canada. AIIC-CNA : Auteur. Extrait le 12 février 2015 de l’adresse http://www.ipenfin.ca/docs/tech-report/section4/06_HHR_AppendixE.pdf